Docu-Fiction, quand la réalité et l’imaginaire s’entremêlent
En création radio et en podcast, il existe différents genres : l’entretien, le musical, la fiction, le documentaire… Et puis il y a une forme hybride, qui mélange plusieurs genres : le docu-fiction.
Sur Radiola, il existe pour l’instant une soixantaine de créations de ce genre. Mais que se cache-t-il derrière le terme “docu-fiction” ? Quelles sont ses caractéristiques et ses promesses ?
Revenons à un peu de théorie avant de passer à l’analyse de quelques productions ! Pour comprendre ce qu’est un docu-fiction, comprenons d’abord ce qu’est un documentaire et une fiction.
Le genre documentaire se définit comme relatant des événements, des faits et des récits de personnes réelles. Cela peut aller de la recherche de documentation et de témoignage pour parler du sujet à l’intervention du sujet en lui-même. Par exemple, un documentaire sur un fait qui a eu lieu dans l’Antiquité présenté sous la forme d’interventions d’expert·es et d’analyses de documents, ou un documentaire sur le quotidien d’une personne que l’on suit tout au long du récit.
Le genre fictionnel, quant à lui, se caractérise principalement par l’imagination et ne recherche pas forcément de véracité dans les éléments du récit. Les productions fictionnelles peuvent être très proches de la réalité, par exemple une histoire qui a lieu à notre époque et où les personnages n’existent pas mais sont très proches du réel, ou peuvent s’en éloigner en présentant un monde futuriste ou bien un univers parallèle avec des monstres. Ces derniers peuvent paraître déconnectés de la réalité mais ne le sont pas tant : ils sont souvent inspirés du réel pour réinventer des sociétés et pour nourrir les imaginaires.
Les exemples donnés ici sont vulgarisés et c’est justement en opposition à cette vulgarisation qu’existe le docu-fiction, qui est donc un savoureux mélange de ces deux genres.
La liberté du récit
Limiter le docu-fiction à une composition d’éléments vrais et faux serait injuste. C’est beaucoup plus complexe que cela, non pas dans le sens “difficile”, mais bien dans le sens “élaboré”, “étoffé”.
Lors de la construction du récit, c’est au réalisateur·rice de définir son histoire. Celle-ci est-elle le fruit de son imagination, ou bien des éléments du réel interviennent-ils ? La frontière est donc parfois plus vers le documenté et parfois plus vers le fictionnel.
Dans Juge sans lendemain de Marc Xhaufflaire, un fait réel est raconté tout en ayant certaines libertés quant à l’interprétation et au déroulement du récit. Dans Le Syndicat des Robots de Maxime Wathieu, la fiction est tellement réaliste qu’elle est transposable à la vraie vie. Tandis que dans L’escamoteur de Cabiria Chomel, la vie d’une personne réelle est documentée et est agrémentée d’éléments propres à l’imaginaire, à la magie et donc à la fiction.
La confiance
“Dans les rapports avec le public, les contrats sont de nature différente : “visée explicative” pour le documentaire, “visée de divertissement” pour la fiction.”
Cet extrait du livre Le documentaire radiophonique de Christophe Deleu met en avant un point important de la création radiophonique et du podcast : le contrat, que l’on peut aussi appeler “le pacte”. Ce contrat passé entre le·la réalisateur·rice et les auditeur·trices est la base de confiance qui va permettre à ceux·celles-ci d’écouter sans crainte le récit du·de la réalisateur·rice. Et la règle est simple : si l’auditeur·trice se sent trompé·e, il n’y a plus de confiance.
Dans l’essai radiophonique La Guerre des Mondes d’Orson Welles, adaptation du livre de H.G. Wells, les auditeur·rices de la CBS ont été pris de panique en croyant à une réelle attaque d’extraterrestres. Il en fut de même pour l’édition spéciale Bye Bye Belgium diffusée en 2006 sur la RTBF faisant croire à la scission de la Belgique, entre la Flandre et la Wallonie. Durant ce faux journal TV, il a fallu plus d’une heure pour que les téléspectateur·rices comprennent que c’était une fiction. Même si ces deux exemples sont salués à l’heure actuelle, cela a provoqué une perte de confiance, au moment de leurs diffusions, de la part du public qui a eu peur et s’est senti trompé.
Dans une fiction, l’auditeur·trice accepte les codes qui visent à rendre réalistes des éléments irréels. Iel accepte d’être crédule et parfois se rassure en revenant à la réalité. Alors que dans le documentaire, la confiance est primordiale. L’auditeur·trice s’attend à pouvoir faire confiance à la véracité des éléments mis en avant par la production sonore, visuelle ou écrite. Cela relève parfois presque du journalisme.
Qu’en est-il du docu-fiction ? Comment savoir ce qui est faux de ce qui est vrai ? Et la possibilité de perdre l’auditeur·rice ? C’est au réalisateur·rice de faire attention car il y a une double méfiance de la part de l’auditeur. Par exemple dans Vagues de chaleur de Charo Calvo, les parties documentaires sont les récits des personnes et la partie fiction est l’intervention de la créature. On arrive à les distinguer. D’autres productions veulent jouer le jeu du flou, la fiction et le réel s’entremêlent, se mélangent. Soit pour faire un autre récit, comme dans Superfloukse de Leslie Doumerx, Corentin Debailleul et Martino Morandi, soit pour illustrer plus facilement le documenté, dans Juge sans lendemain de Marc Xhaufflaire.
La valeur
Enfin, on a beau définir le genre de mille et une façons, c’est encore à la base de la création que se nomme le genre. Le docu-fiction a la valeur qu’on veut bien lui donner. Certain·es réalisateur·rices préfèrent définir leur travail comme fictionnel, d’autres veulent mettre en avant leur important travail de documentation et de construction fidèle du récit. Et puis, c’est aussi à l’auditeur·trice de se faire son propre avis.
Pour vous faire le vôtre sur la question, voici une suggestion de docu-fiction disponible sur Radiola.
Bonne balade dans le docu-fiction !
Recommandations de 5 docu-fictions à retrouver sur Radiola
Le récit d’un procès d’assises en quatre jours.
C’est autant le juré que vous qui déciderez finalement si ce que vous allez entendre est un True Crime ou pas.
La réalisation est à la fois documentaire et fiction. Documentaire parce qu’elle se base sur un procès réel et le témoignage d’un juré. Documentaire encore parce que suscitant la réflexion sur des faits de société. Fiction par contre puisqu’il s’agit d’une reconstruction post factum axée sur et rythmée par le récit qu’un juré particulier se fait de sa perception singulière (et parfois un petit peu fantasmatique) d’une expérience à nulle autre pareille.
Le décor sonore est volontairement dépouillé. Le but est d’inciter l’auditeur à réfléchir sur une série de thèmes abordés : avant tout l’adéquation de la procédure d’une cour d’assises dans l’exercice de la justice et (en fonction du crime jugé) l’inégalité cultuelle entre classes sociales, traversant l’intégration de l’immigration et une certaine homosexualité.
À travers cinq entretiens exclusifs, la journaliste Marlène Duleupré tente de percer les mystères du Syndicat des Robots : cet organisme intriguant et controversé, qui se revendique protecteur des machines et intelligences artificielles. Une enquête qui vous plonge dans un futur bien plus proche que prévu…
Mesdames et Messieurs venez expérimenter l’incroyable aventure de la magie à la radio avec l’unique et inimitable Alain Demoyencourt !
Des tours de magie sonore, de la poésie et des baleines, c’est ce soir dans votre poste de radio !
Que se passerait-il si tous les réseaux, publics comme privés, s’interconnectaient dans une mégastructure de surveillance, aux dimensions proprement monstrueuses ?
Que se raconteraient une trottinette en libre service, une poubelle connectée et un wi-fi de centre commercial si on leur donnait la parole ? Comment leurs conversations seraient interprétées par les algorithmes et les humains qui les écoutent ?
Imaginez qu’une créature vous parle depuis ce futur. Que pense-t-elle de nous ?
Phalena, créature du futur, membre d’une société souterraine, découvre un documentaire sonore daté de 2020. Elle s’étonne d’entendre des femmes parler de ménopause, de grossesse, d’amour, d’écoféminisme, de dérèglement climatique…Inspirée par ces femmes, elle décide d’enregistrer à son tour un message destiné à la surface. “Si vous existez, vous m’entendrez par la fente, le geyser”.
Pour aller plus loin
- Le documentaire radiophonique de Christophe Deleu, paru aux Édition L’Harmattan, 2013
- Dispositifs de feintise dans la docu-fiction dans le radiophonique de Christophe Deleu, édité par Presses universitaires de Lorraine, 2013
- Bye Bye Belgium : en 2006, le docu-fiction de la RTBF créait un électrochoc, Article RTBF, 216
- “La Guerre des mondes” : histoire d’un canular radiophonique, Article France Culture, 2018
Un article de Margaux Lepage